Nos infrastructures vitales de plus en plus vulnérables

Nos infrastructures vitales de plus en plus vulnérables

Les changements climatiques n’affecteront pas que les pays du Sud. Nos grands réseaux d’énergie, d’eau ou de transport apparaissent de plus en plus vulnérables à la montée des eaux, aux températures extrêmes ou aux chutes de neige. Sans que cela n’inquiète beaucoup les opérateurs ou les services de l’Etat.

Les barrières de Londres

Les barrières de Londres sont de plus en plus utilisées pour protéger la capitale britannique des inondations. DR

Dans son second tome, le dernier rapport du Giec[1]pointe la vulnérabilité de nos infrastructures aux conséquences des changements climatiques. Les routes côtières, les villes du littoral et les ports peuvent être submergés par l’élévation du niveau de la mer. Les réseaux électriques aériens sont susceptibles d’être couchés par des événements météo extrêmes. Les inondations menacent un peu partout les routes et les voies de chemin de fer. Les réseaux souterrains de gaz, d’eau ou d’électricité sont la proie des glissements de terrain. Bref, nos infrastructures sont vulnérables. Reste à savoir si les autorités et les gestionnaires desdits réseaux en sont conscients.

Outre-Manche, le sujet est sur la table depuis des décennies. Pour protéger le Grand Londres de la montée des eaux de la Tamise et de marées de plus en plus fortes, le Royaume-Uni a construit la grande barrière. Inauguré en 1983, ce barrage connaît une activité grandissante. Conçues pour éviter l’inondation de l’agglomération londonienne en cas de crue centennale, les 8 portes ont été fermées 4 fois dans les années 1980, 35 fois la décennie suivante, et à 75 reprises durant la première décade du siècle. Mais entre les seuls mois de décembre et de mars derniers, les pans d’acier de la Thames Barrier ont été actionnés 50 fois, s’alarme Pete Fox, le patron de l’agence de l’environnement britannique (AE). Selon les projections des climatologues, le niveau moyen de la Tamise à Londres devrait s’élever de 36 centimètres d’ici 2080. Aucune protection actuelle ne suffira.

PAS D’EAU, PAS D’ÉNERGIE

En 2011, un rapport de l’académie britannique de l’ingénierie tire la sonnette d’alarme. En une centaine de pages, le document rappelle la vulnérabilité certaine d’un grand nombre d’infrastructures, à commencer par les centrales électriques. Un manque d’eau (durant les étés caniculaires) est préjudiciable au fonctionnement des centrales thermiques. Un trop plein d’eau bouleverse le fonctionnement des réseaux de transport et de distribution.

Moins connu: les changements climatiques perturberont les réseaux de télécommunications. Une forte pluviométrie ou une végétation plus dense atténuent les signaux de téléphonie mobile. Un taux d’hygrométrie élevé peut créer des interférences radio. Les fortes chaleurs sont parfois fatales aux câbles enterrés. L’audit académique souligne la grande interdépendance des différents réseaux: pas d’eau potable, de télécommunications ni de transports sans énergie. D’où l’importance, bien sûr, de bâtir des infrastructures résilientes. D’où l’importance, également, de rendre chaque infrastructure multi-usages: un barrage écrêteur de crue qui produit aussi de l’électricité, une digue qui porte aussi une voie de chemin de fer.

LA MER GRIGNOTE LE CENTRE DE STOCKAGE

La leçon n’a pas encore été retenue. En début de semaine, The Guardian rendait publique une étude gouvernementale concernant le site d’entreposage de déchets faiblement radioactifs de Drigg (LLWR). Situé à quelques encablures du site nucléaire de Sellafield, le LLWR commence à être attaqué par l’érosion marine. Et il n’est pas impossible que, dans un avenir plus ou moins lointain, les déchets, civils et militaires, se retrouvent dans la mer d’Irlande. Sans que cela n’émeuve l’exploitant.

Après plusieurs années d’inondations hivernales, la peur de l’eau s’est emparée de tout l’archipel britannique. A la demande de l’administration Cameron, des centaines de militaires et d’ingénieurs ont ausculté, ces 6 dernières semaines, les 150.000 ouvrages de défense contre les inondations. Les réparations les plus urgentes devraient être achevées d’ici la fin de l’année. Le gouvernement a prévu d’y consacrer 270 millions de livres en deux ans. Mais dans le même temps, il ordonne à l’AE de licencier 1.500 personnes, dont des spécialistes de la protection contre les crues. Comprenne qui pourra.

UNE LIGNE TOUCHÉE PAR LE FEU, UNE RÉGION DANS LE NOIR

La situation ne semble guère plus favorable sur cette rive-ci du Channel. Un rapport récent du Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) n’est pas tendre, ni avec les services de l’Etat, ni avec les gestionnaires de réseau. Ses 4 auteurs soulignent que seuls les risques inondation et sismique sont bien cartographiés et pris en compte par les autorités. En revanche, les risques liés aux incendies de forêt ne sont jamais considérés comme une menace par les gestionnaires de réseau. En juillet 2009, 500.000 ménages provençaux ont pourtant été privés de courant à la suite d’un feu de forêt qui menaçait une ligne à très haute tension.

«La prise en compte de l’émergence de nouveaux risques liés au changement climatique et/ou à l’évolution technologique, ou de l’intensification de risques connus, reste à approfondir», écrivent les rapporteurs. Directement lié à l’élévation du niveau de la mer, le risque de submersion marine (bien réel pourtant, on l’a vu cet hiver sur les côtes atlantiques) «impose de reconsidérer le dimensionnement des ouvrages à la mer». Qui s’en soucie?

LES COMPOSANTS ÉLECTRONIQUES AFFECTÉS

Des phénomènes «de plus en plus récurrents» comme les températures extrêmes prolongées (fortes chaleurs, gel) affectent la fiabilité des composants électroniques. De quoi semer la panique chez les gestionnaires de réseaux de transport d’énergie, de trains, d’équipements de santé. Des chutes de neige récurrentes, «avec des qualités de neige difficiles», paralysent régulièrement les infrastructures électriques et routières. Avec des effets dominos à la clé.

Directement menacés par ces «nouvelles» menaces, les réseaux de transport et de distribution d’énergie et de télécommunications apparaissent de plus en plus vulnérables. De quoi s’inquiéter, rappellent les fonctionnaires français, car ils «apparaissent de plus en plus critiques pour la résilience des autres réseaux, notamment de transport, mais aussi les réseaux d’eau, d’assainissement, de santé, et tous les réseaux dits de proximité ou de solidarité».

D’où l’importance de durcir les réseaux électriques et de télécommunications, «condition nécessaire de la résilience des autres réseaux». Une idée qui fait consensus parmi les parties prenantes. Pour autant, aucun des industriels et des autorités concernés ne s’organise en conséquence. En outre,«la coopération entre opérateurs différents ne s’établit pas naturellement, comme en témoignent les crises réelles et les exercices de crise». On attend la catastrophe pour agir?

 

Source Journal de l’environnement du 22 avril 2014 par Valéry Laramée de Tannenberg

 



[1] Giec: Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat

 

Climat : De l’eau et du feu pour le XXIe siècle (rapport du GIEC)

Climat : De l’eau et du feu pour le XXIe siècle (rapport du GIEC)

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5eme rapport du GIEC

Le Giec s’apprête à publier une synthèse du second tome de son 5e rapport d’évaluation. Une semaine avant sa sortie officielle, le JDLE vous en livre les principaux enseignements.

On ne pourra décidément plus dire qu’on ne savait pas. Depuis quelques semaines, une version quasi définitive du résumé pour les décideurs du second tome du 5erapport d’évaluation du Giec[1] circule sur internet et dans la presse anglo-saxonne. Rien d’étonnant à cela. Depuis l’automne, le texte est consulté et annoté par des centaines d’experts, de relecteurs, de diplomates, etc. Rédigée par un groupe d’auteurs de l’organisation onusienne, cette synthèse (29 pages, alors que le rapport en fera près d’un millier) doit être validée par les gouvernements avant d’être publiée le 31 mars. D’où de nombreux échanges. La version qu’a consultée le JDLE a été établie le 28 octobre dernier. Les corrections finales devraient être minimes.

SUR QUOI PORTE LE SECOND TOME DU 5E RAPPORT?

Comme son titre l’indique, cette seconde partie du 5e rapport d’évaluation traite des conséquences des changements climatiques, de l’adaptation et de la vulnérabilité de nos sociétés aux colères du climat, tout au long du XXIe siècle. Il est publié 6 mois après le premier tome, qui présentait l’état de la science climatique. Il sera suivi, le 13 avril, par la publication du résumé du rapport du troisième groupe de travail du Giec, dédié aux politiques et mesures pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre (l’atténuation).

QUELS SONT LES RISQUES AVÉRÉS À TERRE?

Il y a deux façons de lire le rapport du groupe 2: par risque et par région du monde. Côté risques, le gros des préoccupations des politiques devra porter sur l’eau. Selon le niveau de réchauffement[2], le nombre de terriens susceptibles de subir de fortes inondations variera du simple au triple. Voilà pour les régions tempérées. Dans les zones les plus sèches, c’est la fréquence des périodes de sécheresse qui augmentera. «Chaque degré supplémentaire devrait réduire de 20% les ressources en eau», estiment les auteurs. Pas rassurant si l’on garde à l’esprit que la population mondiale pourrait croître de moitié d’ici la fin du siècle.

Moins d’eau et plus d’habitants sont les deux premières variables de l’équation de l’insécurité alimentaire. Les climatologues estiment que les rendements des grandes cultures (riz, blé, maïs) pourraient diminuer de 2% par décennie. Parallèlement, la demande mondiale devrait progresser de 14% par décennie jusqu’à la moitié du siècle. Difficile à gérer.

QUELS SONT LES RISQUES POUR L’ENVIRONNEMENT MARIN?

Sous les effets conjugués du réchauffement, de l’acidification, des pollutions et de la surpêche, l’écologie marine va au-devant d’un grand bouleversement. Nombre d’espèces tropicales vont quitter leurs eaux surchauffées pour gagner des latitudes plus fraîches. D’ici la fin du siècle, le potentiel de capture de poissons pourrait baisser de moitié dans les eaux de la bande équatoriale ainsi que dans l’océan Antarctique. Les écosystèmes polaires et coralliens devraient particulièrement souffrir de l’acidification croissante des eaux marines.

BON POUR LA SANTÉ, LES CHANGEMENTS CLIMATIQUES?

Pas vraiment. Le réchauffement accroîtra la prévalence des maux que nous connaissons déjà: les affres de la pollution atmosphérique urbaine, par exemple. Selon les régions, les populations subiront les effets sanitaires de vagues de chaleur, plus fréquentes et plus intenses, des incendies de forêt (on l’a vu en Russie, lors de l’été 2010) ou de la malnutrition. Dans d’autres régions, les travaux en plein air (agriculture, pêche, BTP) deviendront difficiles, voire impossibles, en raison des températures trop élevées.

RISQUES ET STRATÉGIES D’ADAPTATION

En Afrique, la première des conséquences des changements climatiques est la réduction de la pluviométrie. Pour y faire face, les auteurs du Giec recommandent la plantation de cultures sobres, le développement de l’irrigation raisonnée, le renforcement de l’alimentation en eau potable et de l’assainissement.

Les mêmes causes ne produiront pas forcément les mêmes effets partout. En Europe, l’eau aura plutôt une fâcheuse tendance à inonder. La faute à un changement de régime des précipitations, à la montée du niveau de la mer, ainsi qu’à l’urbanisation des zones… inondables. Les effets inverses toucheront les régions méridionales du Vieux monde. Au nord, on multipliera donc les ouvrages de défense contre l’eau. Au sud, on mettra en œuvre des technologies sobres en eau, notamment pour l’irrigation et la production d’énergie. On améliorera aussi la résilience des villes.

Eau et chaleur frapperont aussi l’Asie. La fonte des glaciers, le changement de régime des moussons et, toujours, la montée du niveau de l’océan augmenteront sensiblement le risque d’inondation dans les zones urbaines et sur les côtes. Les scientifiques alertent par ailleurs sur les conséquences des canicules, notamment dans les zones urbaines riches en îlots de… chaleur.

Curieusement, alors que l’Australie bat régulièrement ses records de chaleur estivale, c’est l’eau qui semble être la principale menace pour l’île-continent et les autres régions de l’Australasie. L’Australie et la Nouvelle-Zélande seront fréquemment les proies de fortes inondations. De même, les zones côtières des deux pays seront régulièrement grignotées par la montée du niveau de l’océan. Sous la surface du Pacifique et de l’océan Indien, la grande barrière de corail pâtira du réchauffement et de l’acidification de l’eau, réduisant d’autant la biodiversité marine régionale.

En Amérique du Nord, la montée du mercure du thermomètre renforcera fortement le risque d’incendie de forêt. Dans les villes, les populations les plus vulnérables subiront les affres des canicules. A moins, comme le conseillent les auteurs, d’ouvrir des cooling centers. L’augmentation du risque de fortes inondations est hautement probable, notamment le long des côtes.

Les glaciers sont l’une des principales sources d’approvisionnement en eau de nombreux pays d’Amérique centrale et du Sud. Or, avec leur recul rapide, l’accès à l’eau dans les régions les plus arides va devenir problématique, estiment les rédacteurs. Les scientifiques annoncent aussi une réduction des rendements agricoles de la région.

INVIVABLE, LA TERRE?

Invivable, la terre de la fin du XXIe siècle? Pas encore. Nous sommes encore à la croisée des chemins, soulignent les auteurs du Giec. A supposer que nous allégions très sensiblement notre empreinte carbone, nous pouvons espérer stabiliser le réchauffement sous la barre des 2°C par rapport à l’ère préindustrielle. Et réduire ses conséquences. «La réduction des émissions de gaz à effet de serre au cours des prochaines décennies peut substantiellement diminuer les risques liés aux changements climatiques dans la seconde moitié du siècle», confirment les chercheurs. Ils ne seront toutefois pas nuls. D’où l’importance de commencer à nous y préparer. Les plus récentes études suggèrent que les pays en développement (les plus vulnérables) doivent investir près de 100 milliards de dollars (72,4 Md€) par an pour s’adapter aux effets du réchauffement. C’est ce que les pays du Nord leur ont promis à partir de 2020. Il n’est pas certain qu’ils tiennent leurs engagements.



[1] Giec: Groupe international d’experts sur l’évolution du climat

[2] Les auteurs ont principalement étudié deux scénarios: des réchauffements de 1,5°C et de 4,9°C d’ici la fin du siècle par rapport à l’ère pré-industrielle.

Repris de JDE